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16 déc. 2016

Ana Tot et le minotaure / par G.MAR

 
 
" Où commence dans une œuvre l’instant où les mots deviennent plus forts que leur sens ? Quand la prose d’Ana Tot, et sa mécanique retorse imposée au logos dans toute l’étendue du sens que les grecs antiques conféraient à ce mot, à la fois langage et raison, perd-elle son nom de prose ? Chaque phrase ne se laisse-t-elle pas comprendre ? Chaque suite de phrases n’est-elle pas logique ? Les mots ne disent-ils pas ce qu’ils veulent dire (littéralement dans tous les sens du terme comme disait Rimbaud) ? A quel instant, dans ce dédale aux murs maçonnés de mots clairs le sens s’est-il égaré ? A quel nouveau dictionnaire (nouveau territoire du sens) Ana Tot contraint-elle les noms de s’expatrier ? A quel embranchement, quel détour, le raisonnement le plus circonspect s’aperçoit-il qu’il a cessé de suivre le fil censé lui assurer la possibilité de faire marche arrière pour revenir à lui-même (hors du labyrinthe), fort de toutes ses certitudes passées ? Ce fil, perdu, fût-il retrouvé ne serait à coup sûr plus le même, et l’auteur de cette prose vissée sur le noyau vide du sens depuis lequel sa prose rayonne, et en lequel il nous perd, ne s’étonne même plus qu’un autre, en lui-même, a pris sa place au cœur du labyrinthe, et que le miroir en lequel son identité (ses mots) se reflète, n’est qu’un miroir déformant. (...)
  
G.MAR 
à propos de "méca" d'Ana Tot (éd. Le Cadran ligné, 2016) 
sur son blog La Part du mythe

31 oct. 2014

Nocturama de G. MAR | extrait


© Gaël Bonnefon

« (…) GRAND FLASH par-dessus les toits depuis les trottoirs jusqu’aux culs d’énormes cumulus accrochés aux toits des usines et alors – je les vois qui se penchent sur mon cercueil tels les anges picaresques de la désolation punk : toutes ces têtes cramées qui peuplèrent mon monde avant la chute du mur de Berlin – ils me rendent visite en procession et soufflent en chœur des paroles étranges à mes tympans malades – de toute évidence je suis mort d’une otite pendant mon sommeil – à leur tête Maurice se penche sur moi – son vrai nom c’est Cédric – la dernière fois que je l’ai vu il était croque-mort et portait un costard trop grand – c’était à l’enterrement de mon grand-père, il portait le cercueil alors qu’à l’époque du collège il avait ce truc éclipse totale des genres qu’il mêlait avec un franc mauvais goût : veste kaki cloutée à son pseudo par-dessus un maillot de foot rouge et vert aux couleurs de la ville un bas de jogging bleu ciel et des santiags noir et or ; penché sur moi il m’apprend que sa mère, militante communiste, est morte dans une collision avec un camion-citerne alors qu’elle remontait l’autoroute à l’envers dans sa voiture sans permis et le voici de nouveau en costard – son visage affichant toutes les contractions hypocrites des ouvriers du deuil…

je suis bien deux mètres sous terre, par-dessus l’horizon n’est qu’un rectangle de boue découpé dans un ciel étoilé quand j’aperçois un grand navire au loin sur la Meuse chargé de tous nos morts. Un jour peut-être qu’ils se réincarneront en buissons et le soir même prendront feu et les gaz de tous leurs corps décomposés recomposés parleront la langue de l’éphémère dans un grand pschitt instantané comme l’éclair ou un pétard mouillé dans la nuit de l’Être. Au seuil nihiliste d’un grand cauchemar qui commence… je parle cette drôle de langue et Maurice qui opine de sa tête préraphaélite, l’air songeur…

des drôles très solides – le monde glisse entre les mains des anges de la désolation punk par mottes de boue sur mon cercueil et je les regarde partir des canettes à la main – ils se déhanchent comme des épileptiques en se frappant la tête avec de vieux vinyles… Nous avions seuls la clef de ces parades sauvages. Christelle se colle du rouge à lèvres autour des yeux – Jimmy s’accroche des centaines de cadenas à la ceinture – Annabelle un chiffon imbibé de K2R sur le bas du visage cligne à toute vitesse des paupières dans ma direction – Marc a les pupilles dilatées à la taille de boules de billard et couve un affreux rictus de gosse fou – Fresse jongle avec des haches à découper les poulets en crachant du feu – Maurice assène des coups de poing stroboscopiques au vide – Bastos se perce les oreilles avec des aiguilles à tricoter – Isabelle conduit en état d’ivresse dans un décor de cambrousse et de carcasses de tracteurs plantées en bord d’une route pleine de chats dégoulinant d’huile de moteur et d’insectes affairés à la copulation ou la ponte – nous nous rendons tous les deux dans un bar de village où l’écriteau « Interdit de servir de l’alcool aux mineurs » n’est accroché au-dessus des bouteilles qu’à des fins de déco – elle a le visage crispé dans un inextinguible sourire comme si les molécules d’un gaz hilarant s’étaient emparées des muscles de sa mâchoire tandis que tous les anges de la désolation punk me sourient depuis un point vague et lumineux par-dessus mon rectangle de boue découpé dans le ciel étoilé – grimaçants ils agitent la tête au rythme d’une musique inaudible sur laquelle tentent de se caler sans y parvenir de multiples coups de pelle plongée dans un mélange de terre argileuse et de gros cailloux… Énorme pression au niveau de l’abdomen préfigurant une irrésistible envie d’exploser de rire à en crever – ils me sautent à pieds joints sur le ventre – c’est l’heure d’aller danser ! » 

À paraître le 14 novembre 2014 aux éditions Le grand os dans la collection poc ! 


29 mars 2014

Quoi faire de P. Katchadjian / premières lignes en v.f.


Quoi faire par Valeria Pasina

" Alberto et moi donnons un cours dans une salle de classe d’une université anglaise lorsqu’un étudiant nous apostrophe sur un ton agressif : Lorsque les philosophes parlent, ce qu’ils disent est-il vrai, ou bien s’agit-il d’un double ? N’ayant pas compris la question, nous nous regardons, Alberto et moi, un peu nerveux. Alberto réagit le premier : il s’avance et lui répond qu’il est impossible de le savoir. L’étudiant, mécontent de la réponse, se lève : il mesure deux mètres et demi. Puis il s’approche d’Alberto, l’attrape par le col et commence à l’ingurgiter. Les étudiants et moi, quoique parfaitement conscients du danger, nous nous mettons à rire, tandis qu’à demi plongé dans la bouche de l’étudiant, Alberto, riant lui aussi, dit : Ça va, ça va. Après ça, nous nous retrouvons dans un square. Un vieux est en train de donner à manger à une dizaine de pigeons. Alberto s’approche de lui, mais un pressentiment me pousse à l’en dissuader ; toutefois, pour une raison ou pour une autre, je ne peux rien faire. Avant qu’Alberto ait pu l’atteindre, le vieux se transforme, d’une certaine manière, en pigeon et tente de s’envoler, sans succès. Alberto lui place des attelles sur les ailes et lui annonce qu’il sera vite guéri, son problème étant tout à fait banal. Le vieux a l’air content. Nous nous retrouvons ensuite dans les toilettes d’une discothèque. Pour une raison que j’ignore, nous sommes dans les toilettes des femmes. Entrent alors cinq très belles filles apprêtées, tout en sueur tellement elles ont dansé. L’une d’elles semble particulièrement ivre ou droguée. Alberto, mal intentionné, se rue sur elle. D’après ce que je vois, elle se laisse faire, bien qu’on ait du mal à comprendre ce que veut Alberto, puisqu’il se contente de se trémousser contre elle comme si son corps le démangeait ; elle, de son côté, fait la même chose, ce qui donne l’impression qu’ils se grattent mutuellement. Les quatre autres filles s’approchent de moi et tous les cinq nous nous mettons soudain à faire quelque chose d’incompréhensible. C’est comme si la scène était censurée. Je remarque alors que les filles sont vieilles, tout en entendant Alberto parler de Léon Bloy à la plus éméchée. Il lui explique que celui-ci voulait être un saint et qu'il souffrait de ne pas y arriver. Il lui décrit la scène où Véronique s’arrache toutes les dents, et bien qu’Alberto ne fasse aucun mouvement il donne l’impression de vouloir arracher les dents de la fille. Je l’attrape par la capuche de son blouson et le traîne hors des toilettes. On dirait qu’Alberto est en chiffon, il est tout léger. (…) "

Extrait de Quoi faire de Pablo Katchadjian  
Traduit de l'espagnol (Argentine) par Mikaël Gómez Guthart et Aurelio Diaz Ronda 

À paraître en avril 2014 aux éditions Le grand os dans la nouvelle collection poc ! (fictions nocturnes & proses hypnagogiques)

Lire l'extrait en version originale.

16 mars 2014

Quoi faire / extrait en v.o.


Pour les lecteurs hispanophones, voici le début, en version originale, de Qué hacer, le roman de l'Argentin Pablo Katchadjian que Le grand os publiera le mois prochain dans une traduction française concoctée par Mikaël Goméz Guthart et Aurelio Diaz Ronda sous le titre Quoi faire. Avec l'aimable autorisation des éditions Bajo La Luna.
Que les lecteurs francophones imperméables à la langue de Borges et de Cortázar veuillent bien patienter quelques jours : nous mettrons en ligne très prochainement le même extrait en version française (À lire en cliquant sur ce lien).

" Estamos Alberto y yo enseñando en un aula de una universidad inglesa cuando un alumno, con tono agresivo, nos pregunta: cuando los filósofos hablan, ¿lo que dicen es cierto o se trata de un doble? Alberto y yo nos miramos, un poco nerviosos por no haber entendido la pregunta. Alberto reacciona primero: se adelanta y le responde que eso no se puede saber. El alumno, descontento con la respuesta, se pone de pie (mide dos metros y medio de altura), se acerca a Alberto, lo agarra y empieza a metérselo en la boca. Pero aunque esto parece peligroso, no sólo los alumnos y yo nos reímos sino que Alberto, con medio cuerpo adentro de la boca del alumno, se ríe y dice: está bien, está bien. Después Alberto y yo aparecemos en una plaza. Un viejo le está dando de comer a un grupo de unas diez palomas. Alberto se acerca al viejo y yo presiento algo y quiero detenerlo, pero por algún motivo no puedo. Antes de que Alberto llegue al viejo, el viejo, de alguna manera, pasa a ser una paloma y trata de volar, pero no puede. Alberto le entablilla las alas y le dice que se va a curar muy pronto, que su problema es muy normal. El viejo parece contento. Después aparecemos en un baño de una discoteca. Por algún motivo, estamos en el baño de mujeres. Entra un grupo de cinco chicas muy lindas y arregladas, transpiradas de tanto bailar. A una de ellas, que parece estar muy borracha o drogada, Alberto se le acerca con intenciones y se le tira encima; por lo que veo, ella le deja hacer lo que él quiere, aunque no se entiende qué quiere él, porque sólo se refriega contra ella como si le picara el cuerpo; ella responde del mismo modo, por lo que parece que se estuvieran rascando mutuamente. Las otras cuatro se acercan a mí y de repente estamos los cinco haciendo algo que no se entiende. Es como si la escena estuviese censurada. Entonces noto que las chicas son viejas, a la vez que oigo que Alberto le habla a la borracha sobre León Bloy. Le dice que quería ser santo y que sufría porque no podía. Le cuenta la escena en la que Verónica se arranca todos los dientes, y, aunque Alberto está quieto, parece como si quisiera arrancarle los dientes a la chica. Lo agarro de la capucha de su campera y lo arrastro afuera del baño. Alberto parece hecho de trapo, es muy liviano. (…) "
Extrait de Qué hacer de Pablo Katchadjian. Buenos Aires : Editorial Bajo la Luna, 2010. Colección buenos y breves.

1 nov. 2013

Le Citron métabolique / premier zeste


dessin : Karine Marco

Premières strophes du Citron métabolique de Laurent Albarracin, en attendant la parution, imminente, du livre dans la collection Lgo. 

il y aurait un ici
qui serait
un peut-être
arrivé

ce serait un ici
de là
en là

pas du tout un pourquoi

plutôt un
plutôt

ce serait un ici
avec des incidences
ici

avec des pépins
comme des ballons

un ici
dans son jus

citron
par hasard
et dénomination

en tout cas
un toujours
de circonstance

ce ne serait pas 
l'ici de tout

juste l'ici
d'ici

celui
de nul autre ailleurs

citron quand bien même
nuage se fasse 

(...)

Laurent Albarracin 

20 févr. 2013

Tchoôl !, entrée en matière


Avec Tchoôl !, à paraître dans les prochaines semaines dans la collection Lgo, se clôt la "trilogie cambodgienne" de Christophe Macquet, dont Cri & co et KBACH, également publiés par Le Grand Os, constituent les deux autres volumes. L'auteur en a-t-il fini pour autant avec le pays khmer, où il a vécu dix ans ? En 2006, notre baroudeur a troqué l'Asie pour l'Amérique du Sud, faisant de Buenos Aires son nouveau port d'attache. C'est de là qu'il nous fit parvenir en 2011 un Luna Western (Paradiso ediciones) tout ce qu'il y a de plus argentinesque et, à sa façon — c'est-à-dire réellement — borgésien. 

Christophe Macquet. La Leona, Patagonie, janvier 2013

Mais revenons à Tchoôl ! (en khmer : "entrer, pénétrer, à l'attaque…"). Où l'on retrouve Avine, le double géant et roux du narrateur, à son arrivée (son "entrée") en terre asiatique… Sur une durée narrative de quelques heures, quelques jours au plus, le récit s'enroule et concentre en lui — dans une prose déroutante de fluidité et de mystère, précise, complexe, vibrante comme une dentelle organique — plus d'une décennie d'expériences et de sensations futures… Où l'on détricote un passé boulonnais soudain mis à distance par "le vol MH493"… Où l'on accompagne Avine qui "lâche dans l'étang son dernier colombin français" pour mieux se retrouver dans l'ombre, à son tour, de son double installé


Une première version du texte a paru en deux livraisons dans la revue La Main de Singe en 2005, sous le titre "La réincarnation des amibes" et la signature de Christophe Antara, alias Macquet.

Nous donnons ci-dessous les premières pages de ce retour sur des premiers pas en étrangeté, premiers frottements avec les figures, couleurs, sons, sens, rythmes de la ville cambodgienne et d'un soi transporté en territoire inconnu, donc pénétrable. Tchoôl ! À l'attaque ! 
 
Photo : Christophe Macquet, 2005


Tchoôl ! (extrait)  



 


Avine en avion

le vol MH493

en classe économique

en musoir avancé

la pluie qui tombe

la pluie qui tombe

en mythobézoarchibermiphiscoté sous quinzaine
 
Avine

il a froid

il est grand

la pluie qui tombe

il est trop grand

ses genoux lui rabotent les mâchoires, sous la casquette, un visage sans viande, un œil à travers le hublot, il voit les parcelles de la France, bien ordonnée, comme au fond de la mer, sous les nuages, une oreille à l’affût, toujours la plainte des Lulutes à Jésus Flageolet

guesh thorkeyrig xùa curyé
huigneu ma lingueu ross’
et raide !

l’autre œil
 

l’hôtesse malaise a le chignon des nuits

une cicatrice brune, enfouie sous le duvet de la nuque, les hanches suffisamment larges, Avine a mal au dos, il reste au moins douze heures, le bourdon des Lulutes va s’apaiser, j’espère, s’aboliront dans la terre étrangère, le miel à l’entrejambe

l’hôtesse et l’abeille inouïe

priyush hüé pel appaj mù
zavé min tien galand Macquet
et raide !

dans l’autre oreille

Avine entend la pluie qui tombe sur le phare de la Horce, sur le gothique Saint-Greval, dans les oyats de la dune surplombant le schorre (dans les oyats de la dune surplombant le schorre), dans les douves où la mousse se remémore encore
 
piùrey mà dip olax holboq
ça la baldec à la croix lauf’
et raide !

c’est un voyage sentimental et plein de .... qui sifllent

Avine a du courage, Avine a mille euros sur un compte

il sait qu’il n’a plus rien à perdre depuis qu’il ne lit plus les livres, depuis que Teresa baise avec le gros Charles, depuis que Pépé Jean-Baptiste a cassé sa pipe à Alprech

hora zap gùl dayang kaou
croupi meu din l’tir fond
et raide !

c’est le chien de Matante, Tino, qui l’a mis sur la piste

un teckel à poils durs
 

rogue et teigneux en diable

c’était à deux heures du matin, les maîtres étaient couchés, il a compris dans son œil (l’œil du pauvre basset), à sa respiration patiente…, qu’il fallait partir au plus vite, Tino, le terrible secret quand les maîtres s’endorment, la lune évanouie, les mouches qui crépitent sur le sol, le vent stupide, le pin des Landes qui gigote au bout du jardin, et cet Avine, ce grand benêt d’Avine, qui ne veut pas dormir

(…) "

19 janv. 2013

Huilo Ruales Hualca en chair, en os et en membrane



À lire, deux extraits des Poèmes noirs sur Membrane, le blog foisonnant de Romain Verger. 

Huilo Ruales Hualca et son traducteur, Aurelio Diaz Ronda, donneront une lecture bilingue des Poèmes noirs à la Maison du Grand Os à Toulouse, le samedi 2 février 2013. Une occasion unique d'écouter et de rencontrer l'écrivain équatorien avant qu'il quitte la France pour plusieurs mois. Plus de précisions très bientôt et ici-même. 

8 janv. 2013

Brea et Macquet sont sur un bateau…



À lire sur Hublots, le blog de l'écrivain Philippe Annocque, un extrait de KBACH de Christophe Macquet et un poème d'Antoine Brea tiré de Simon le mage


Pour rappel, sur notre site :
  
Simon le mage, d'Antoine Brea. Ed. Le grand os, 2009.

KBACH, de Christophe Macquet. Ed. Le grand os, 2012. 

31 mai 2012

Res rerum / Laurent Albarracin (2)


 

8. 

C’est la ressemblance de la table à la table
Qui la pose comme table
Avec cette assise particulière de table,
Large, puissante et sereine,
Avec son menton déterminé de table,
Sa conformité à sa loi de table,
Cette façon de ne pas déroger à la table,
Son poing de table sur la table au besoin,
L’éclaircissement des choses qu’elle est comme table.
Elle joue cartes sur elle,
Franche du collier et du tablier,
Et cette ressemblance à la table
Est un fait de table,
Une sorte de martèlement
Très doux et très lent
Auquel on peut croire,
Sur lequel il faut tabler même
Pour avancer vers elle,
Vers le pont qu’elle est,
Le pont qu’elle est vers elle
Et le pont qu’elle est en elle,
Le grand écart qu’elle est entre le grand écart et elle,
Qu’elle réduit à rien
Dans une sorte d’évidence
Qui est l’évidence de la table et la table de l’évidence
Et qui fait qu’on peut se fier sans bornes
À ses quatre pieds de table
Et sa bonne vieille tête de table.

Laurent Albarracin


Huitième parmi les "22 arcanes majeurs de la Réisophie qui est la gnose des choses et la vraie science des objets", ce poème est extrait de Res rerum, de Laurent Albarracin, à paraître en juin 2012 dans le numéro 5 de la revue LGO

Dessin de Valeria Pasina, extrait lui aussi du numéro à paraître. 

17 mai 2012

Res rerum / Laurent Albarracin (1)


photographie : Chema Madoz

13.

Il n’y a que le sel dissous qui sale.
Il n’y a que le sel disparu dans l’eau qui soit le sel.
Le sel hors de l’eau n’est plus le sel,
Il est une simple petite montagne de cristaux blancs,
Une carrière de sel mais pas du sel,
Une réserve de sel si l’on veut mais pas du sel.
Une falaise abrupte en pot
Qu’il faut faire tomber par blocs à la mer
Pour que le sel soit le sel.
De même le sel est de la pierre d’eau salée.
Le sel est de la poudre de seaux d’eau salée,
Sinon il n’est pas le sel.
Et pour qu’il soit vraiment le sel il faut qu’il soit
Au moins et rien à moins la cendre de l’eau,
Le résidu encore actif de l’eau brûlée,
La part entièrement feu de l’eau.
De même que le feu est comme le soc de l’air,
La charrue immobile et mouvante de la terre de l’air
Ou bien,
Accroché aux bûches dans l’âtre,
Le linge trempé et séchant
Qui coule des bûches vers le ciel comme une anti-pluie.
 

Laurent Albarracin


Treizième parmi les "22 arcanes majeurs de la Réisophie qui est la gnose des choses et la vraie science des objets", ce poème est extrait de Res rerum, de Laurent Albarracin, à paraître en juin 2012 dans le numéro 5 de la revue LGO


13 mai 2012

KBACH, premier fumet


Premières lignes de KBACH, de Christophe Macquet, pour faire patienter en attendant la parution — en juin, aux éditions Le grand os — de ce petit bijou asiatique, long poème en prose, rythmé, sensuel et brutal comme un combat de boxe thaïe (boxe, paraît-il, qu'on devrait dire "khmère", sa pratique serait originaire du Cambodge…)

photo : Christophe Macquet

" KBACH 


C’est un petit royaume légendaire.

C’est un reflet qui lève des mouches.

Têtes noires, nègres asiatiques, mes frères humains.

Gentille torsadée de la terre et de l’eau, cambrée, longs cheveux noirs, longs cils papillonnants, les épaules rondes, les tétins caramel tendus jusqu’à l’extrême, tu fais la pute et ton frère boxe, il est soldat, la même matière, des yeux de faon, un sourire si vrai dans l’instant, il se démerde, il passe de temps en temps à la télé dans les cordes, voies parallèles, plusieurs entrées simultanées au feu, il bodyguarde, il fait des extras deux ou trois fois par semaine pour une dame-patronnesse, plâtrée, boudinée-bagouzée, qui verse dans les œuvres, dans les indulgences de pagode, et qui vitriole épisodiquement ses rivales. 

D’autres courbes et d’autres raideurs.

Paupière oblique.

Émotionnée.

La peau éminemment dans l’ambre de cinq heures du soir.

Ta sœur.

Ta sœur danse les dix-mille aubes successives-uniques-indigènes ravies par Râvana. La guerre.

Un peu d’école.

Un bidonville.

Des chiens-parias.

Somnolant sous les planches disjointes.

Petite.

Mais un fumet sexuel à rassasier un ogre. 

Un baiser-fleur.

(…)"

photo : Christophe Macquet